Et si nous (pas tous…) étions en train de créer un environnement mental que l’humain ne peut plus habiter sans assistance ? La question est volontairement provocatrice. Mais elle mérite d’être posée.
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Nous avons passé vingt ans à perfectionner des technologies capables de capter notre attention, d’anticiper nos réactions et de maximiser notre engagement. Les plateformes ont appris qu’un contenu qui inquiète, divise ou met en colère circule souvent mieux qu’un contenu qui apaise. L’intelligence artificielle ajoute aujourd’hui une nouvelle couche à cette mécanique : elle permet de produire ces stimuli plus vite, en plus grand nombre et à un coût dérisoire.
Danny Bones et Amelia, les deux influenceurs IA qui soufflent sur les braises de la « hate economy » en est une illustration presque parfaite. Ce rappeur artificiel, conçu pour provoquer, n’a pas besoin de dormir, de réfléchir, de récupérer ou même d’exister. Il peut être reproduit, décliné et alimenté en continu. Avec ce type d’outil, le coût marginal de l’indignation s’effondre.
Mais le point essentiel n’est peut-être pas ce que ces systèmes produisent. C’est ce qu’ils consomment.
Ils consomment notre attention, bien sûr, mais aussi quelque chose de plus profond : notre disponibilité psychique. Notre capacité à nous concentrer, à supporter l’ambiguïté, à laisser passer une émotion sans immédiatement agir dessus, à écouter une opinion qui nous déplaît sans percevoir celui qui l’exprime comme une menace.
Ce sont des ressources invisibles. Pourtant, elles constituent un véritable substrat de la vie sociale.
Nous savons reconnaître l’épuisement d’un sol, d’une nappe phréatique ou d’un écosystème. Nous sommes beaucoup moins à l’aise avec l’idée qu’un environnement informationnel puisse lui aussi épuiser le milieu humain dont il dépend.
Or c’est peut-être ce qui est en train de se passer.
D’un côté, nos technologies deviennent toujours plus efficaces pour nous stimuler. De l’autre, une économie entière prospère autour de notre besoin de redescendre : méditation, mindfulness, retraites, digital detox, psychothérapie, anxiolytiques, antidépresseurs. Et, plus récemment, un regain important de la recherche autour des psychédéliques, notamment la psilocybine.
La juxtaposition est troublante.
Nous construisons des systèmes toujours plus puissants pour dérégler l’attention, accélérer les rythmes cognitifs, provoquer la réaction et maintenir l’individu dans un état de stimulation presque permanent. Puis nous cherchons des techniques, des thérapies et peut-être demain des substances pour restaurer le calme, la présence, la souplesse psychique.
D’où la question : tous sous psilocybine bientôt ?
Faudra-t-il chimiquement aider les humains à supporter un environnement que nous avons technologiquement rendu de plus en plus difficile à supporter ?
Ce serait un renversement assez spectaculaire. Nous aurions industrialisé la perturbation, puis individualisé la réparation. Au lieu de questionner les systèmes qui produisent la pression, nous demanderions à chacun d’augmenter sa capacité à l’absorber.
C’est une conception assez particulière de la résilience.
Car être résilient ne signifie pas devenir capable d’encaisser indéfiniment davantage de bruit, davantage de sollicitations, davantage de colère et davantage de fragmentation. À un certain point, la question n’est plus de savoir comment renforcer l’individu. Elle est de savoir pourquoi l’environnement exige autant de lui.
La psilocybine est ici presque secondaire. Elle sert surtout de révélateur.
Elle nous oblige à regarder un paradoxe plus large : nous dépensons énormément d’intelligence à créer des environnements capables d’altérer nos états mentaux, puis énormément d’énergie à trouver des moyens de restaurer ces mêmes états mentaux.
Peut-être devrions-nous cesser de considérer l’attention, la stabilité émotionnelle et la capacité à vivre avec le désaccord comme des ressources gratuites et inépuisables. Elles sont un substrat. Et aucun système ne peut durablement épuiser le substrat sur lequel il repose sans finir par se fragiliser lui-même. La seule question est de savoir pourquoi l’utilisation (bientôt massive ?) de la psilocybine - ou des psychédéliques en général - commence à paraître moins absurde qu’elle ne l’aurait été il y a dix ans.
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