#RESILTECH - Après l’IA, les incendies et bientôt les inondations ... investir dans l’habitabilité.
Investissons dans l'habitabilité de nos territoires et dans les conditions de fonctionnement des sociétés. Besoin : 70 milliards d’euros par an dans l’adaptation jusqu’en 2050 ! #Substratologie
L’Europe dispose de fonds pour décarboner, numériser et réarmer. Mais où sont les véhicules financiers permettant à l’épargne de protéger concrètement les territoires contre les incendies, les inondations, les sécheresses et les ruptures de services essentiels ?
En décembre 2025, Prosilience proposait de considérer RESILTECH comme une filière stratégique émergente, distincte sans être séparée de la climate tech. Son objectif ne serait pas seulement de réduire les émissions futures, mais de maintenir les conditions concrètes de fonctionnement des sociétés déjà confrontées à un climat plus instable : eau, énergie, alimentation, santé, infrastructures, logements, télécommunications et continuité territoriale.
Sept mois plus tard, compte tenu de cette année atypique, la question doit être poussée plus loin. Une filière industrielle ne peut émerger durablement sans acheteurs, sans commandes, sans standards et surtout sans capital.
Existe-t-il donc des fonds européens permettant aux ménages, aux caisses de pension, aux assureurs et aux investisseurs institutionnels de financer spécifiquement la prévention des événements extrêmes et la réduction de leurs conséquences ?
La réponse est : oui, partiellement - mais pas encore à
la hauteur de l’enjeu.
Des fonds existent, mais l’actif « habitabilité » reste introuvable
Plusieurs véhicules se rapprochent déjà de cette ambition.
Le fonds CRAFT, soutenu par la Banque européenne d’investissement et domicilié au Luxembourg, investit dans des entreprises proposant des technologies, produits et services de résilience climatique dans l’eau, l’agriculture, l’énergie, les infrastructures et les chaînes d’approvisionnement. Mais ses investissements sont principalement orientés vers les économies émergentes.
Le fonds InsuResilience, géré par BlueOrchard depuis la Suisse et structuré au Luxembourg, finance pour sa part des entreprises développant l’accès à l’assurance climatique, notamment pour les agriculteurs, les petites entreprises et les populations vulnérables. Il s’agit cependant d’un véhicule de private equity et de dette privée destiné à des investisseurs qualifiés, principalement tourné vers les pays en développement.
Invesco a également lancé un Climate Adaptation Action Fund destiné aux investisseurs institutionnels. Sa stratégie consiste à financer, notamment par des obligations thématiques, des projets d’adaptation dans les marchés émergents et les économies en développement. Là encore, l’instrument existe, mais il ne constitue pas encore un fonds de protection et de transformation des territoires européens.
Une évolution intéressante s’est néanmoins produite sur les marchés cotés. Le State Street SPDR MSCI Resilient Future UCITS ETF, coté en Europe depuis septembre 2025, permet d’investir dans un ensemble mondial d’entreprises actives dans les énergies propres, l’eau, l’agriculture alternative et la protection du capital naturel. C’est probablement l’un des produits accessibles au grand public qui se rapproche le plus d’une logique RESILTECH. Mais son périmètre demeure global, très large et encore fortement mêlé à la transition énergétique classique. Il finance un « avenir résilient » davantage qu’il ne cible directement les incendies, les inondations, la continuité des infrastructures ou l’habitabilité européenne.
Les briques financières existent donc : fonds d’infrastructures durables, fonds pour l’eau, solutions fondées sur la nature, assurance climatique, adaptation agricole, obligations vertes, technologies de prévision et de surveillance. Mais elles restent dispersées dans des catégories conçues pour d’autres récits : ESG, transition énergétique, capital naturel, infrastructures ou impact investing.
Ce qui manque encore est une classe d’investissement explicitement construite autour de la continuité des fonctions essentielles.
Le paradoxe de l’épargne européenne
Cette absence est d’autant plus surprenante que le besoin de financement est désormais documenté. Une évaluation publiée par la Commission européenne en janvier 2026 estime que l’Union européenne devrait investir environ 70 milliards d’euros par an dans l’adaptation jusqu’en 2050, dont près de 30 milliards pour les infrastructures, 21 milliards pour les écosystèmes et 12 milliards pour la sécurité alimentaire.
L’Agence européenne pour l’environnement parvient à des ordres de grandeur encore plus élevés selon les secteurs et les scénarios climatiques. Elle estime que le déficit annuel de financement de l’adaptation pourrait dépasser 100 milliards d’euros dans les scénarios les plus défavorables. Entre 1980 et 2024, les événements météorologiques et climatiques extrêmes auraient déjà provoqué environ 822 milliards d’euros de pertes directes en Europe, dont 40 à 50 milliards par an entre 2021 et 2024.
Le capital n’est pourtant pas absent. La Commission européenne estime qu’environ 70 % de l’épargne des ménages de l’Union, représentant près de 10 000 milliards d’euros, demeure placée sous forme de dépôts bancaires. L’Union de l’épargne et des investissements cherche précisément à orienter une partie de ces ressources vers l’économie productive européenne.
La vraie question devient alors : productive pour produire quoi ?
Le risque serait que cette mobilisation bénéficie principalement aux thèmes financiers déjà dominants : intelligence artificielle, plateformes numériques, semi-conducteurs, défense, cybersécurité ou transition énergétique. Ces domaines sont nécessaires. Mais lorsque l’épargne européenne finance des entreprises numériques étrangères, elle renforce parfois davantage la valorisation d’écosystèmes technologiques extérieurs que les capacités matérielles de ses propres territoires.
Pourquoi ne pas offrir aux citoyens européens un véhicule permettant d’investir directement dans la sécurité hydrique, la prévention des incendies, la résistance des réseaux électriques, le refroidissement urbain, la protection contre les crues, l’agriculture adaptée aux sécheresses, la rénovation climatique des bâtiments ou la restauration des écosystèmes protecteurs ? - prosilience.ch - 7/2026
Ce ne serait pas seulement de « l’investissement vert ». Ce serait de l’investissement dans les conditions de possibilité de la vie économique et sociale.
Frontières, territoires, société : les trois dimensions de la sécurité
Les arbitrages budgétaires et financiers des prochaines années ne pourront pas opposer indéfiniment le social, le territoire et les frontières. Ces trois dimensions forment un même système de sécurité.
La défense des frontières protège la souveraineté externe. La protection sociale maintient la cohésion interne. La résilience territoriale préserve les milieux, les réseaux et les services sans lesquels ni la souveraineté ni la cohésion ne peuvent durablement fonctionner.
L’Europe prévoit de mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros d’investissements supplémentaires dans le cadre de ReArm Europe–Readiness 2030.
Les montants consacrés à la défense et ceux nécessaires à l’adaptation ne sont pas directement comparables : ils ne portent ni sur les mêmes périodes, ni sur les mêmes instruments, ni sur les mêmes menaces. Leur mise en regard révèle cependant une asymétrie politique. L’Europe sait créer rapidement des dispositifs financiers, des dérogations budgétaires, des commandes conjointes et des garanties lorsqu’un risque est reconnu comme stratégique.
Pourquoi les incendies géants, les inondations, le stress hydrique, les canicules, l’érosion des sols ou la fragilisation des réseaux ne déclencheraient-ils pas une mobilisation comparable ?
Des chars, des drones et des munitions sont nécessaires face à certaines menaces. Mais ils ne rétablissent pas l’eau potable, ne refroidissent pas les villes, ne restaurent pas les sols, ne maintiennent pas l’assurabilité des habitations et ne reconstruisent pas automatiquement la confiance après une catastrophe.
La défense du XXIe siècle devra donc devenir plus large : défendre une frontière, mais aussi défendre la possibilité de vivre derrière cette frontière.
Et la Suisse ?
La Suisse dispose elle aussi d’une base financière considérable.
À la fin de 2024, le bilan cumulé de ses institutions de prévoyance atteignait environ 1 220 milliards de francs. Une allocation de seulement 0,5 % de ces actifs représenterait quelque 6,1 milliards de francs susceptibles d’être investis dans des infrastructures et entreprises contribuant à la résilience, sous réserve évidemment des exigences de rendement, de diversification et de responsabilité fiduciaire des caisses.
En comparaison, la Confédération, les cantons et les communes ont consacré 656 millions de francs à la protection contre les dangers naturels en 2024. Depuis 2025, le programme fédéral Adapt+ soutient également des projets destinés à réduire les risques climatiques et à protéger les populations, les biens et les ressources naturelles. Ces instruments sont importants, mais ils restent principalement publics et programmatiques.
La prochaine étape pourrait consister à créer un mandat d’investissement « Suisse prosiliente », relire ce post datant de 2022 - associant caisses de pension, assureurs, banques cantonales, Confédération, cantons et entreprises. Il financerait à la fois des sociétés helvétiques exportatrices de solutions et des projets améliorant directement les conditions d’existence du territoire suisse.
Faire de l’habitabilité un actif stratégique
Il ne s’agit pas d’opposer les investissements dans l’intelligence artificielle, la défense, le social ou l’adaptation. Il s’agit de reconnaître leurs interdépendances et de corriger un angle mort.
Une intelligence artificielle sans énergie, sans eau, sans réseaux et sans territoire stable ne dispose plus des substrats lui permettant de fonctionner. Une armée puissante ne peut durablement protéger une société dont les infrastructures, l’assurabilité et la cohésion se désagrègent. Une politique sociale ne peut compenser indéfiniment l’accumulation de pertes physiques non prévenues.
Le véritable arbitrage ne se situe donc pas entre défense et adaptation, ni entre rendement et résilience. Il se situe entre une finance qui poursuit les tendances dominantes et une finance capable d’anticiper ce dont l’Europe et la Suisse auront matériellement besoin pour continuer à fonctionner.
En décembre 2025, RESILTECH pouvait encore apparaître comme l’hypothèse d’une future filière industrielle. En juillet 2026, elle apparaît de plus en plus comme le chaînon manquant d’une politique de sécurité élargie.
Le prochain fonds stratégique européen ne devrait peut-être pas seulement promettre d’investir dans le futur.
Il devrait contribuer à rendre ce futur encore habitable.
Repères documentaires
Commission européenne. (2025, 19 mars). Union de l’épargne et des investissements : de meilleures perspectives financières pour les particuliers et les entreprises de l’Union européenne.
Commission européenne. (2026, 23 janvier). EU needs to invest €70 billion per year in climate adaptation up to 2050.
European Environment Agency. (2026). Making agriculture, energy and transport climate resilient: How much money is required and what will it deliver?
European Investment Bank. (s. d.). CRAFT Climate Resilience Fund.
Office fédéral de l’environnement. (2025). The Adapt+ funding programme.
State Street Investment Management. (2026). State Street SPDR MSCI Resilient Future UCITS ETF.

