#rethink : Suisse - La liste des dangers qui ne voit pas le fond
CaSUS 2025 et la catégorie manquante de la gouvernance du risque
En Suisse, certains dangers ne se présentent pas comme des crises soudaines. Ils s’installent dans les sols, les eaux, les chaînes alimentaires ou la confiance publique. Or notre manière officielle de penser le risque reste largement construite autour de l’événement. C’est peut-être là que se situe l’angle mort principal de CaSUS 2025 - La liste des dangers 2025 de l’OFPP.
Fin 2022, le Valais identifie des concentrations alarmantes en PFAS dans le canal Stockalper. En février 2023, la pêche y est formellement interdite sur l'ensemble du linéaire. Le coût estimé de l'assainissement de la seule nappe phréatique cantonale : un milliard de francs d'ici 2045.1
En 2021 - chiffres rendus publics en 2023 par le Forever Pollution Project - des analyses à Obergoms révèlent 14 569 nanogrammes de PFAS par kilogramme de terre : le record suisse, 2,5 fois supérieur au deuxième site le plus contaminé du pays. La source probable : le fartage des skis. L'endroit : une station de ski de fond dans les Alpes valaisannes.2
À Lausanne, la pollution aux dioxines de l'ancien incinérateur du Vallon — découverte en 2021, révélée publiquement en 2023 - touche près de 4 000 parcelles urbaines : la plus grande contamination de ce type jamais identifiée en Suisse. Coût estimé de l'assainissement : jusqu'à 100 millions de francs. Méthode retenue : aucune pour l'instant.3
Ces trois situations figurent dans la Liste des dangers 2025 de l’Office fédéral de la protection de la population. Elles y apparaissent séparément, sous des catégories différentes, comme trois problèmes distincts.
Elles ont pourtant un point commun essentiel : elles touchent au substrat.
Ce que CaSUS voit, et ce qu’il ne peut pas voir
La Liste CaSUS 2025 recense 107 risques menaçant la Suisse. Le travail est sérieux, structuré, utile. Mais son impensé tient en une phrase : les dangers y sont majoritairement traités comme des événements.
Un événement a un début, un pic, une fin. Il survient sur un environnement supposé stable, puis appelle une réponse, une réparation, une récupération. Cette logique fonctionne pour un séisme, une crue, une cyberattaque ou une panne d’approvisionnement.
Elle devient beaucoup moins pertinente pour une autre classe de phénomènes : ceux qui n’attaquent pas seulement les infrastructures, mais les couches profondes dont toute infrastructure dépend.
Appelons-les des substrats.
Un substrat est une couche constitutive. Il précède les rapports de force visibles et les conditionne. Il agit souvent sous le seuil des instruments de mesure ordinaires. Surtout, il obéit à une propriété décisive : la réversibilité asymétrique. Il peut être dégradé beaucoup plus vite qu’il ne peut être restauré.
Contaminer un aquifère alpin aux PFAS peut résulter de décennies d’accumulation silencieuse. Le dépolluer à l’échelle d’un bassin versant reste, aujourd’hui, hors de portée opérationnelle. CaSUS 2025 ne dispose pas vraiment d’une catégorie pour ce type de danger.
Trois angles morts
Les PFAS sont le symptôme le plus visible de cet angle mort. Ils apparaissent à plusieurs endroits du document : sols, eau potable, denrées alimentaires, sites contaminés, air. Ils sont traités comme des problèmes localisés ou sectoriels. Mais les PFAS ne sont pas seulement une série d’incidents. Ils forment une contamination diffuse, présente dans les sols, les eaux, les chaînes alimentaires et le corps humain. Le découpage administratif n’est pas une erreur en soi. Il révèle plutôt une limite du cadre : comment penser un danger sans « jour J », sans scénario d’intensité unique, sans état antérieur vers lequel revenir ?
La perte de biodiversité présente le même profil. Le document reconnaît d’ailleurs qu’il ne dispose pas encore d’informations suffisantes pour établir un scénario spécifique. Dans une gouvernance du risque fondée sur le scénario, cette phrase est lourde de sens. Elle signifie que le danger existe, mais qu’il entre mal dans l’ontologie utilisée pour le classer. Or l’extinction d’espèces n’est pas un choc dont on se relève. À l’échelle politique qui nous concerne, elle est irréversible. Elle altère durablement le substrat biophysique de la résilience suisse.
Le troisième angle mort est plus discret encore : le substrat cognitif. CaSUS recense la désinformation et la cybersubversion comme des événements : une campagne identifiée, une opération documentée, une tentative d’influence. Ce qu’il ne code pas, ou pas encore, c’est la transformation lente de la perception publique par des plateformes algorithmiques que la Confédération ne contrôle pas. Ici aussi, il n’y a pas nécessairement d’événement déclencheur. Il y a une trajectoire. Une érosion progressive de la confiance, de l’attention, de la capacité collective à distinguer les faits, les intérêts et les manipulations. CaSUS sait penser l’attaque informationnelle. Il peine davantage à penser la déformation durable du milieu informationnel lui-même.
La catégorie manquante
Cette lecture ne conteste pas les 107 dangers recensés. Ils sont réels, documentés et pertinents. Elle propose plutôt d’élargir le cadre.
CaSUS gagnerait à intégrer une catégorie distincte : les dangers de substrat.
Un danger de substrat présente trois caractéristiques. Il touche une couche constitutive de la résilience nationale. Il reste souvent invisible dans une logique événementielle. Il est asymétriquement réversible, c’est-à-dire beaucoup plus facile à dégrader qu’à restaurer.
Sans cette catégorie, les menaces les plus structurantes pour la résilience suisse à long terme risquent de rester dispersées dans le document même qui devrait permettre de les voir ensemble.
Trois questions aux autorités et trois pistes
La Confédération peut-elle cartographier, substrat par substrat, les couches constitutives dont dépend la résilience suisse : sols, eaux, biodiversité, infrastructures numériques, attention publique, confiance institutionnelle ? Peut-elle en identifier les propriétaires réels, les points de rupture et les délais de reconstitution ?
À quel seuil d’irréversibilité faut-il passer d’une logique de réponse à l’incident à une doctrine de prévention du substrat ? Pour les PFAS, ce seuil semble déjà franchi. La réponse institutionnelle, elle, reste encore largement fragmentée.
Enfin, qui est responsable du substrat lui-même ? Non pas seulement des crises qui en émergent, mais de sa profondeur, de sa continuité, de sa capacité à porter la société dans la durée.
Trois pistes en découlent.
D’abord, intégrer la réversibilité asymétrique dans la pondération officielle des risques. Un danger irréversible doit être financé, surveillé et traité autrement qu’un danger récupérable, même si sa probabilité à court terme paraît faible.
Ensuite, créer un observatoire des substrats critiques suisses. Sa mission ne serait pas de gérer les crises, mais de cartographier les dépendances profondes, les vulnérabilités lentes et les délais réels de restauration.
Enfin, réviser la structure de CaSUS lors de sa prochaine édition pour y intégrer les dangers de substrat comme catégorie à part entière, aux côtés des dangers naturels, techniques et sociétaux.
Une liste des dangers “qui ne voit pas le fond” peut-elle vraiment protéger ce qui compte le plus pour la population suisse ?
A relire
https://www.bulletinvalaiswallis.ch/fr/actualites/la-peche-est-interdite-dans-le-canal-stockalper-113559
https://www.lenouvelliste.ch/valais/chablais-valaisan/chablais-poissons-contamines-au-pfas-la-peche-interdite-dans-le-canal-stockalper-1267395
https://www.letemps.ch/suisse/le-valais-prepare-un-long-combat-contre-les-pfas-ces-polluants-eternels-qui-infiltrent-les-eaux-souterraines
https://www.lemanbleu.ch/fr/Actualite/Suisse/Polluants-eternels-134-sites-fortement-pollues-en-Suisse.html
https://www.heidi.news/sante/pollution-aux-pfas-comment-le-fart-des-skis-contamine-la-suisse
https://www.heidi.news/sante/voici-la-carte-des-sites-contamines-aux-pfas-en-suisse
https://www.admin.ch/fr/newnsb/-T2IotDsXdgEKUAAJgdv0
https://www.24heures.ch/lampleur-de-la-pollution-aux-dioxines-deroute-les-autorites-928981916720
https://www.rts.ch/info/regions/vaud/2025/article/lausanne-devoile-son-plan-pour-assainir-les-sols-pollues-aux-dioxines-29096747.html
https://www.watson.ch/fr/suisse/sante/310181881-dioxines-lausanne-est-la-ville-la-plus-polluee-de-suisse
https://www.vd.ch/environnement/sols/pollution-des-sols-aux-dioxines

