#rethink : Et si Gianni Infantino n’était pas la cible, mais le vecteur ?
Ce que la crise de la FIFA révèle des nouvelles formes de capture institutionnelle. "Changer de FIFA plutôt que disparaître" telle est la question auquel il va devoir désormais répondre.
Pendant plusieurs années, Gianni Infantino a incarné une ambition rare : transformer la FIFA en une organisation plus puissante que jamais. Plus riche, plus globale, plus indépendante des confédérations historiques, capable de redistribuer davantage aux 211 fédérations membres et de faire du football le premier véritable bien commun mondial.
Puis, en quelques jours, cette trajectoire s’est fissurée.
Le projet de création d’une structure commerciale ouverte à des investisseurs privés (via la famille de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump), porté autour de FIFA Forward Enterprise, a déclenché une contestation inattendue. Les critiques sont venues de l’intérieur même de la FIFA, de l’UEFA, de la CONCACAF, d’anciens proches, des médias internationaux et de nombreux observateurs de la gouvernance sportive.
La tentation est grande d’y voir un nouvel épisode des luttes de pouvoir qui traversent régulièrement le football mondial.
Mais une autre lecture est possible. Et si cette crise ne parlait finalement pas d’Infantino ? Et si elle révélait surtout une transformation beaucoup plus profonde : la manière dont les grandes institutions internationales deviennent progressivement dépendantes des infrastructures économiques, financières et numériques qui les entourent ?
Le piège de la proximité
Depuis plusieurs années, la FIFA, et notamment Gianni Infantino, s’est rapprochée des États-Unis.
Le choix d’une Coupe du monde à 48 équipes organisée en Amérique du Nord, le développement d’un siège important à Miami, les relations personnelles entre Gianni Infantino et Donald Trump, ainsi que l’ouverture vers des investisseurs américains traduisaient une stratégie cohérente.
Le raisonnement semblait simple. Simpliste ? Le plus grand marché médiatique du monde. Le plus grand marché publicitaire. Les plus grands fonds d’investissement. Les plateformes numériques dominantes. Les principaux sponsors mondiaux. L’eco-système Trump à portée de mains. Pourquoi la FIFA ne chercherait-elle pas à s’appuyer sur cet écosystème ?
Cette logique est parfaitement rationnelle. Elle contient pourtant un paradoxe. À mesure qu’une institution renforce son efficacité grâce à un écosystème extérieur, elle augmente également sa dépendance envers celui-ci. C’est précisément ce nous appelons une capture par les substrats.
Les nouveaux centres de gravité du pouvoir
Nous continuons souvent à penser le pouvoir comme une relation entre personnes. Or, le pouvoir du XXIᵉ siècle se déplace progressivement ailleurs.
Il réside dans les infrastructures. Les plateformes. Les réseaux de paiement. Les cabinets juridiques. Les systèmes de conformité. Les fournisseurs de données. Les clouds. Les marchés financiers.
Autrement dit, le pouvoir quitte les institutions pour migrer vers les conditions qui permettent à ces institutions de fonctionner.
Une organisation peut parfaitement conserver son siège en Suisse tout en voyant son centre de gravité économique, juridique et numérique se déplacer vers New York, Miami ou la Silicon Valley. Ce déplacement est largement invisible. C’est précisément ce qui le rend stratégique.
Coupe du monde 2026 : une architecture très américanisée
Les entreprises américaines occupent une place centrale parmi les partenaires de la Coupe du monde 2026 : Coca-Cola, Visa, Bank of America, PepsiCo/Lay’s, McDonald’s et Verizon représentent près de 40 % des sponsors mondiaux identifiés. Leur influence dépasse la publicité : paiements, banque, télécommunications, données, livraison et commerce numérique. La Chine constitue le deuxième pôle, avec Lenovo, Hisense et Mengniu, tandis que le Golfe s’impose via Qatar Airways, Aramco et le fonds saoudien PIF.
Une structure tripolaire se dessine donc. Au détriment de l’Europe ?
La capture douce
Les empires du XXᵉ siècle occupaient des territoires ; les puissances contemporaines, elles, prennent position dans les dépendances. Une organisation internationale n’est contrainte ni d’accueillir des investisseurs américains, ni d’utiliser des plateformes technologiques américaines, ni de recourir à des cabinets juridiques anglo-saxons.
Chacune de ces décisions peut être librement consentie, rationnelle et immédiatement avantageuse.
Pourtant, leur accumulation produit progressivement un effet systémique : l’institution conserve sa capacité à choisir, mais voit se réduire sa liberté stratégique.
La capture contemporaine ne s’exerce donc plus nécessairement par la coercition. Elle avance par l’optimisation successive des fonctions, jusqu’à rendre certaines dépendances difficiles à défaire.
L’erreur classique des dirigeants
L’histoire reproduit régulièrement la même erreur : les dirigeants croient utiliser un système à leur avantage, avant de découvrir qu’ils en sont progressivement devenus l’une des composantes.
Les réseaux sociaux ont enfermé de nombreux responsables politiques dans leurs logiques d’attention, les marchés financiers ont réduit les marges de manœuvre de nombreux gouvernements, et l’intelligence artificielle commence à instaurer une dépendance comparable au sein des entreprises.
La FIFA pourrait aujourd’hui illustrer ce même mécanisme. Il ne s’agit peut-être pas d’un contrôle direct exercé par Washington, mais d’une américanisation progressive des infrastructures indispensables au fonctionnement du football mondial. Cette distinction est décisive, car le pouvoir ne réside plus seulement dans l’institution, mais dans les systèmes dont elle dépend.
Voir l’encart ci-dessus sur la structure tripolaire qui se dessine,
au détriment de l’Europe et indirectement de la Suisse
(Blatter (Suisse), Infantino (Italo-Suisse) et du Valais….;)
Une leçon bien au-delà du football
La FIFA n’est probablement qu’un laboratoire particulièrement visible d’un phénomène beaucoup plus général. La même dynamique affecte les universités, les ONG, les villes, les organisations internationales, les entreprises, les hôpitaux et les États eux-mêmes.
Tous recherchent davantage d’efficacité et externalisent, pour y parvenir, une part croissante de leurs fonctions essentielles. Ils deviennent souvent plus performants à court terme, mais également plus dépendants des prestataires, des infrastructures et des normes sur lesquels repose désormais leur fonctionnement.
La question stratégique ne se limite donc plus à la souveraineté formelle des institutions. Elle porte sur leurs dépendances invisibles, sur les fonctions qu’elles ne maîtrisent plus directement et sur leur capacité à continuer d’agir lorsque l’un de leurs soutiens techniques, financiers, juridiques ou informationnels vient à manquer.
C’est précisément l’objet d’une lecture substratologique : identifier les conditions de possibilité d’un système avant qu’une crise ne révèle brutalement leur importance.
Changer de FIFA plutôt que disparaître
En conclusion, cette lecture ne conduit pas nécessairement à considérer Gianni Infantino comme un dirigeant désormais inutile. Elle invite plutôt à distinguer ses compétences du système dans lequel elles s’exercent.
Sa capacité à fédérer des nations, mobiliser des capitaux, négocier avec les pouvoirs politiques et économiques, organiser des événements planétaires et attirer l’attention de milliards de personnes demeure exceptionnelle. La question n’est peut-être donc pas de savoir s’il doit disparaître, mais où ces compétences pourraient désormais produire le plus de valeur.
Le moment est peut-être venu de relire une proposition formulée le 1er août par Prosilience :
Inviter Gianni Infantino à changer de FIFA. Non plus présider la Fédération Internationale de Football Association, mais contribuer à faire émerger une Fédération Internationale des Formes de vie Associées, consacrée aux humains, aux animaux, aux sols, aux forêts, aux fleuves, aux océans et aux conditions d’habitabilité dont dépend toute activité humaine - notamment le football. (Prosilience)
Lettre ouverte à Mr Gianni Infantino
La proposition est spéculative et symbolique certes (à dire vrai pour tenir le service juridique de la FIFA à distance ;) mais elle pose une question sérieuse : pourquoi les capacités de mobilisation développées par le sport mondial resteraient-elles exclusivement consacrées à l’organisation de compétitions et à la valorisation de droits commerciaux ? Elles pourraient aussi servir à préserver les terrains, les ressources, les écosystèmes et les communautés sans lesquels aucune Coupe du monde ne pourra durablement se tenir.
La crise actuelle pourrait ainsi être interprétée non seulement comme une lutte pour le contrôle de la FIFA, mais comme l’occasion d’un déplacement plus fécond. Après avoir contribué à mondialiser le football, Infantino pourrait mettre son expérience au service du monde qui le rend possible. Après avoir organisé la Coupe du monde, il pourrait aider à préserver le monde lui-même.


