Le 27 septembre 2026, les Suisses voteront sur leur neutralité sans vraiment décider s’ils veulent rester neutres. Celle-ci reste profondément ancrée dans le pays.
Sauf que la vraie question est ailleurs : comment demeurer libre de ses choix dans un monde où presque toutes les capacités nécessaires à cette liberté dépendent désormais de systèmes extérieurs ? Énergie, défense, données, technologies, talents, approvisionnements : la neutralité juridique ne suffit plus à garantir l’autonomie réelle. D’ici 2040, la Suisse sera ainsi amenée à prolonger l’un de ses plus anciens savoir-faire au-delà des territoires : son aptitude à coordonner des autonomies.
Après le fédéralisme des cantons1 pourrait émerger, sans nécessairement en porter le nom, un fédéralisme des capacités stratégiques.
2069 : lorsque la Suisse fonctionne trop bien
En 1968, Fredi M. Murer2, figure majeure du nouveau cinéma suisse et cinéaste de l’observation critique de la société helvétique, imagine la Suisse cent ans plus tard … c’est à dire dans 43 ans. Dans son film de science fiction Swissmade 2069 le pays ne s’est pas effondré. Il fonctionne au contraire presque trop bien.
Un « Brain-Center » organise une société où les citoyens participent eux-mêmes à la surveillance. Un extraterrestre équipé d’une caméra, conçu par H. R. Giger, le créateur d’Alien, est chargé d’observer quelques individus « non intégrés » vivant à la périphérie de ce système parfaitement organisé. Swiss Films présente explicitement l’œuvre comme une vision « Big Brother » pouvant être comprise comme un avertissement. (swissfilms)
L’intuition de Murer mérite en 2026 d’être retournée : une société peut distribuer ses capteurs, ses informations et ses fonctions tout en centralisant toujours davantage son intelligence et son pouvoir. Gardons cette mise en garde.
2020 : mettre la Suisse en réseau
Cinquante ans plus tard, en janvier 2020, le projet Switzerland, THE Distributed Skills Nation, partait d’un problème beaucoup plus concret : automatisation, pénurie de talents, transformation du travail et capacité de la Suisse à assurer sa sécurité et sa prospérité à l’horizon 2040.
L’idée consistait à imaginer, à l’image d’un Upwork suisse, le pays comme un « gigantesque réseau distribué de compétences » reliant PME, grandes entreprises, collectivités publiques, écoles, HES, universités et citoyens. Il ne s’agissait pas d’ajouter un centre mais de mieux mobiliser ce qui existait déjà dans le pays, mais qui restait invisible.
Six ans plus tard, l’intuition reste valable, mais le sujet s’est déplacé : ce ne sont plus seulement les compétences qu’il faut distribuer et mobiliser, ce sont les capacités qui permettent au pays de rester maître de ses choix.
Or c’est précisément ce que révèle le débat sur la neutralité : celle-ci est une doctrine politique, mais elle repose sur des infrastructures, des technologies, de l’énergie, des fournisseurs et des partenaires qui, eux, ne sont pas neutres.
Prenons l’énergie. En 2024, 67,6 % de l’énergie brute consommée en Suisse provenait encore de l’étranger. Le pays dépend intégralement des importations pour le pétrole et le gaz et reste importateur d’électricité pendant certaines périodes hivernales. L’Office fédéral de l’énergie ne préconise d’ailleurs pas l’autarcie, mais la réduction des dépendances et leur diversification. (pubdb.bfe.admin.ch)
Prenons le numérique. La souveraineté numérique est devenue l’une des trois priorités officielles de la stratégie Suisse numérique 2026. La Confédération reconnaît elle-même la nécessité d’identifier ses dépendances afin de préserver sa capacité « à résister et à agir ». Mais cette souveraineté se construit dans un paradoxe : l’administration fédérale dispose de contrats avec AWS, Microsoft Azure, Alibaba, IBM et Oracle, tandis que Microsoft 365 est appelé à devenir son outil bureautique standard. Berne considère parallèlement ses propres centres de données comme une condition de sa souveraineté numérique. L’objectif n’est donc pas de sortir du cloud étranger, mais d’éviter qu’une dépendance technologique ne devienne irréversible : préserver des capacités propres, diversifier les fournisseurs et surtout conserver la possibilité de changer de solution. A suivre. (Federal Chancellery)
Prenons la défense. En 2025, Washington a décidé de donner la priorité à l’Ukraine pour les livraisons de systèmes Patriot commandés par la Suisse. Berne a dû suspendre temporairement ses paiements avant de reprendre le projet en juin 2026 tout en ouvrant des négociations avec des fournisseurs français, israéliens et sud-coréens pour un deuxième système. (DDPS)
Même la géographie rappelle cette réalité : la sécheresse de l’été 2026 a réduit la navigabilité du Rhin, contraignant les capacités d’importation suisses de produits pétroliers, denrées alimentaires et engrais. (National Economic Supply Office)
La conclusion n’est évidemment pas que la Suisse devrait tout produire elle-même. Elle est presque inverse : être autonome consiste de moins en moins à ne dépendre de personne et de plus en plus à organiser intelligemment ses dépendances.
27 septembre : quelle liberté voulons-nous préserver ?
C’est sous cet angle que la votation sur la neutralité du 27 septembre 2026 devient intéressante.
L’initiative demande notamment d’inscrire une neutralité perpétuelle et armée dans la Constitution, de fortement limiter la coopération avec les alliances militaires et d’empêcher la Suisse d’adopter des sanctions contre les États belligérants hors cadre onusien. Ses promoteurs considèrent qu’une règle plus stricte rendrait la Suisse plus prévisible, crédible et indépendante. Le Conseil fédéral et le Parlement répondent qu’elle réduirait au contraire une marge de manœuvre indispensable dans un environnement incertain. (Neutralité Oui)
Mais les Suisses eux-mêmes semblent refuser ce choix trop simple entre neutralité et ouverture.
En janvier 2026, environ 85 % souhaitaient conserver la neutralité ; 87 % estimaient qu’elle permettait à la Suisse d’offrir ses bons offices. Dans le même temps, 71 % jugeaient justes les sanctions prises contre la Russie et 64 % les considéraient compatibles avec la neutralité.
Et à cinq semaines du vote la première enquête SSR donne 54 % de “résolument ou plutôt contre” à l’initiative contre 42 % de “absolument ou plutôt pour”. Ce n’est encore qu’un instantané, mais il suggère une chose : les Suisses veulent largement conserver la neutralité sans nécessairement vouloir l’immobiliser. A suivre. (GFS Bern)
Coordonner des autonomies
C’est peut-être ici que se trouve une ressource suisse plus profonde que la neutralité.
La Suisse sait depuis longtemps faire tenir ensemble ce qui ne se ressemble pas : 26 cantons, quatre communautés linguistiques, des cultures régionales fortes et une population dont plus d’un quart est de nationalité étrangère.
Sa singularité n’est donc peut-être pas la décentralisation, mais cette vieille compétence consistant à organiser des différences sans les faire disparaître : coordonner des autonomies sans les homogénéiser.
Coordonner sans homogénéiser : c’est peut-être là que se trouve le vrai génie suisse. Et c’est précisément ce que Le POUR pousse aujourd’hui un cran plus loin : non plus seulement distribuer les compétences, mais distribuer aussi la capacité de relier, d’interpréter et de décider.
Le POUR - ma nouvelle fiction politique, à paraître le 28 septembre 2026 - pousse aujourd’hui cette intuition sur le terrain politique : il refuse la centralisation des savoirs et des pouvoirs au profit du réseau, de la circulation et du relais. Dans la Suisse imaginaire de 2048, au moment du bicentenaire de la Constitution fédérale, le « pacte de fédération » devient même un « pacte de relation ». Et plus encore : neutralité, démocratie directe, concordance et institutions helvétiques y sont soumises à une lente métamorphose dont les premiers signes pourraient être beaucoup plus proches de nous qu’il n’y paraît.
Comme l’annonce son sous-titre : « Trop poétique pour être stratégique. C’est ce qu’ils ont cru. » À vous d’en juger.
2040 : vers un fédéralisme des capacités ?
D’ici 2040, j’anticipe moins une transformation de la souveraineté suisse qu’un élargissement de sa vieille logique fédérale. Énergie, numérique, compétences, industrie, alimentation ou sécurité resteront dispersés entre de nombreux acteurs ; l’enjeu sera de mieux les relier, les diversifier et pouvoir les mobiliser rapidement. Au fédéralisme des territoires pourrait ainsi s’ajouter un fédéralisme des capacités.
La neutralité resterait au cœur du modèle, mais sa crédibilité dépendrait de plus en plus de ses substrats : énergie, technologies, données, compétences, approvisionnements, etc. Or ces substrats, eux, ne sont jamais neutres.
Dans le monde qui vient, la vieille compétence suisse pourrait donc prendre une valeur nouvelle : coopérer sans fusionner, dépendre sans se soumettre, rester reliée sans perdre sa capacité de choisir.
À moins que, comme chez Murer, la quête d’efficacité, la peur du désordre et l’extension de la surveillance ne finissent par produire l’inverse : toujours plus de pouvoir remontant vers le centre.
FIN
Le fédéralisme des cantons organise la Suisse en répartissant les compétences entre des territoires autonomes, coordonnés par la Confédération.
Fredi M. Murer, figure majeure du nouveau cinéma suisse, est un cinéaste de l’observation critique de la société helvétique. Dès 1969, avec 2069, il imaginait moins l’effondrement de la Suisse que son perfectionnement inquiétant : un pays efficace, connecté et ordonné jusqu’à faire de ses propres citoyens les relais d’un système central de surveillance. Il appartient à cette génération qui a contribué au renouvellement du cinéma suisse en s’éloignant du folklore convenu pour observer plus frontalement la société helvétique, ses marges, ses mythes et ses contradictions. Son œuvre passe du documentaire ethnographique à la fiction, souvent avec un regard critique sur la modernisation, l’intégration sociale et le rapport entre individu et collectif. Son enfance en Suisse centrale et dans le canton d’Uri a fortement nourri son imaginaire.



