#anticipate : La guerre des substrats de l’IA a commencé
L’IA ne flotte pas dans le cloud : elle repose sur des mines, des puces, des câbles, des data centers, de l’énergie, de l'eau et des territoires.
Nous avons pris l’habitude de parler de l’intelligence artificielle (IA) comme d’un phénomène presque immatériel : modèles, algorithmes, agents, données, prompts, interfaces, automatisation cognitive. Cette représentation est utile, mais elle devient dangereusement incomplète. Car l’IA n’existe pas dans le vide. Elle ne flotte pas dans le « cloud ». Elle repose sur des sols, des câbles, des mégawatts, des centres de données, des transformateurs, des systèmes de refroidissement, des métaux, des permis, des territoires et des choix politiques.
La prochaine phase de l’IA ne se jouera donc pas seulement dans la qualité des modèles. Elle se jouera dans la capacité à contrôler les substrats qui rendent ces modèles possibles.
C’est ici que commence une guerre plus discrète que spectaculaire : la guerre des substrats de l’IA.
Un substrat n’est pas simplement une ressource. C’est l’ensemble des conditions matérielles, énergétiques, territoriales, réglementaires, sociales et géopolitiques qui permettent à une activité d’exister. Pour l’IA, ces substrats sont désormais stratégiques : électricité disponible, stabilité du réseau, accès à l’eau ou au refroidissement, foncier industriel, connectivité, sécurité physique, souveraineté des données, acceptabilité locale, disponibilité des puces, capacité de maintenance, continuité énergétique.
L’article d’OilPrice, The Trillion-Dollar AI Shockwave Nobody Is Ready For, illustre bien ce basculement. Le cas Bitzero y apparaît comme un signal faible intéressant : une entreprise issue du minage Bitcoin qui cherche à se repositionner dans l’infrastructure de calcul pour l’IA (compute). Ce qui rend Bitzero intéressante n’est pas seulement son discours sur l’intelligence artificielle. C’est son accès potentiel à une combinaison rare : énergie renouvelable, climat froid, centres de données, puissance électrique et localisation nordique.
Autrement dit, Bitzero ne vend pas uniquement du calcul. Elle vend du substrat computationnel.
Ce déplacement est fondamental. Pendant deux décennies, la valeur numérique semblait se concentrer dans les plateformes, les logiciels, les bases de données et les effets de réseau. Avec l’IA générative et les futurs agents autonomes, une partie de la valeur se redéplace vers l’infrastructure lourde. Les modèles les plus puissants ont besoin d’une immense capacité de calcul. Cette capacité de calcul a besoin d’électricité. Cette électricité a besoin de réseaux. Ces réseaux ont besoin d’autorisations, de territoires, de stabilité politique et d’investissements massifs.
L’IA re-matérialise donc le numérique.
Plus nos sociétés automatisent leurs fonctions cognitives, plus elles deviennent dépendantes d’infrastructures physiques très concrètes. La souveraineté numérique ne peut plus être séparée de la souveraineté énergétique. La souveraineté des données ne peut plus être séparée de la localisation des centres de données. La résilience cognitive ne peut plus être séparée de la continuité électrique.
C’est un point aveugle majeur des débats publics. Nous discutons beaucoup des effets de l’IA sur l’emploi, l’éducation, la création, la désinformation ou la productivité. Nous discutons moins de la question suivante : qui possédera les sols matériels de cette intelligence artificielle ?
Car derrière chaque agent IA se trouve une chaîne de dépendances. Derrière chaque réponse automatisée, il y a une infrastructure. Derrière chaque promesse de productivité, il y a une consommation d’énergie. Derrière chaque cloud souverain, il y a des centres de données situés quelque part, raccordés à un réseau, acceptés ou contestés par une population locale, soumis à une réglementation et exposés à des risques physiques, climatiques ou géopolitiques.
La guerre des substrats ne prendra pas nécessairement la forme d’un conflit ouvert. Elle se manifestera par des acquisitions foncières, des contrats d’électricité à long terme, des tensions sur les raccordements, des rivalités pour l’accès aux puces, des arbitrages publics entre industrie, ménages et centres de données, des débats sur l’eau, la chaleur, le bruit, l’artificialisation des sols et la souveraineté informationnelle.
Elle posera aussi une question politique : quelles sociétés accepteront de consacrer une part croissante de leur énergie à alimenter des machines cognitives ? Et pour quels usages ? Santé, recherche, défense, finance, publicité, surveillance, divertissement, spéculation ?
La vraie rupture n’est donc pas seulement que l’IA devient plus intelligente. C’est qu’elle devient plus lourde. Plus territorialisée. Plus énergétique. Plus systémique.
Nous entrons dans une époque où les vainqueurs de l’IA ne seront peut-être pas seulement ceux qui auront les meilleurs modèles, mais ceux qui contrôleront les substrats invisibles du calcul : énergie, infrastructures, territoires, refroidissement, connectivité, sécurité, réglementation et confiance.
L’IA nous oblige ainsi à regarder sous la surface. Non pas seulement ce qu’elle produit, mais ce qu’elle consomme. Non pas seulement ce qu’elle promet, mais ce qu’elle exige. Non pas seulement son intelligence apparente, mais son enracinement matériel.
La guerre des substrats de l’IA a commencé. Et comme souvent, elle a commencé avant que nous ayons appris à la nommer. C’est fait.
Références utiles
Goldman Sachs. (2025, August 29). How AI is transforming data centers and ramping up power demand. Goldman Sachs Research.
International Energy Agency. (2026). Electricity 2026: Analysis and forecast to 2030. IEA.
Kennedy, C. (2026, June 23). The trillion-dollar AI shockwave nobody is ready for. OilPrice.com.
Bitzero Holdings Inc. (2026, May). Bitzero and OneQode sign binding letter for 110MW, 15-year lease for AI deployment at Norway site. Bitzero.

