Je suis un pavé. Un vulgaire morceau de granit, taillé en cube, condamné depuis des décennies à supporter le poids des autres.
J’en ai vu passer, des générations. Des ouvriers pressés, des étudiants amoureux, des ministres en voiture officielle, des manifestants en colère. Des chaussures trouées, des talons de luxe et des bottes de policiers.
Tout le monde m’a marché dessus. Personne ne m’a jamais demandé mon avis.
Jusqu’à hier matin.
Il est onze heures. La foule gronde. Des milliers de jeunes défilent dans la rue. Ils réclament des enseignants, des logements abordables, des salaires décents. Des choses assez élémentaires, finalement. Le droit d’apprendre, de travailler, de vivre et, pourquoi pas, d’imaginer un avenir.
En face, les policiers attendent. Derrière eux, les bâtiments officiels. Plus loin encore, ceux qui décident.
Moi, je suis coincé entre les deux.
Un jeune homme vient de s’arrêter au-dessus de moi. Il doit avoir vingt ans. Son visage est rouge, ses yeux brillent. Il crie quelque chose que je n’entends pas. Puis il s’accroupit.
Ses doigts cherchent à me dégager.
Enfin ! Après soixante ans d’immobilité, quelqu’un envisage de me donner un avenir.
Mais lequel ?
Je connais la chanson. J’ai déjà vu mes camarades prendre leur envol. Quelques secondes de gloire, un bruit de verre brisé, une photographie dans le journal du soir. Le lendemain, les éditorialistes condamnent la violence. Les ministres promettent le dialogue. Les manifestants rentrent chez eux.
Et nous, les pavés, retournons au sol.
À quoi bon ?
Tiens, voilà que je commence à parler comme les humains.
Il paraît qu’ils ont inventé un mot pour cela : l’aquoibonisme. Une maladie étrange qui consiste à renoncer avant même d’avoir essayé, parce qu’on ne croit plus que ses actes puissent changer quoi que ce soit.
Chez nous, les pierres, ce sentiment n’existe pas. Nous n’attendons rien de l’avenir. Mais les humains, eux, possèdent cette faculté extraordinaire d’imaginer ce qui n’existe pas encore.
Et voilà qu’ils semblent en perdre l’usage.
Le jeune homme force davantage. Je sens le ciment céder.
Je voudrais lui dire que je comprends sa colère. Qu’il n’est pas fou de s’indigner devant une société qui lui demande de préparer son avenir tout en lui retirant les moyens de le construire.
Mais je voudrais aussi lui demander ce qu’il espère obtenir en me lançant.
Une fenêtre cassée ? Un policier blessé ? Une image virale ? Ou simplement la preuve, pendant une seconde, qu’il peut encore provoquer quelque chose ?
Peut-être est-ce cela, le plus terrible : lorsque les gens ne croient plus pouvoir transformer le monde, ils cherchent parfois au moins à le secouer.
Me voilà libre.
Le jeune homme se redresse, me serre dans sa main, regarde la ligne de policiers.
Le temps s’arrête.
Et soudain, une voix derrière lui :
— Hé ! On fait quoi après ?
C’est une jeune femme. Elle ne lui demande pas de se calmer. Elle demande ce qu’ils vont faire demain, après-demain, quand les banderoles seront rangées.
Il hésite.
Moi aussi, si une pierre pouvait hésiter.
Finalement, il me repose.
Je suis un peu déçu. J’avais presque pris goût à l’idée de voler.
Mais quelque chose vient de changer. Ils sont cinq, maintenant, à discuter au-dessus de moi. Ils parlent d’occuper une place, d’organiser une assemblée, de construire quelque chose qui durerait plus longtemps qu’une manifestation.
Je ne sais pas s’ils réussiront.
Je sais seulement qu’une question vient d’en remplacer une autre.
« À quoi bon ? » a cédé la place à « Et si ? ».
Et, pour la première fois depuis soixante ans, je découvre qu’un pavé peut participer à une révolution sans quitter le sol.
Après tout, pour construire un chemin, il faut bien commencer quelque part.
Références principales (APA 7)
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État d’esprit et engagement des jeunes en 2025. INJEP–CRÉDOC. Consulter l’étude.



